Une phrase se termine d’un point, comme la vie au final

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© Kentin Spark

Je suis seul face à cette montagne. Je la regarde, je la contemple, je la savoure. La neige qui la recouvre laisse transparaître la verdure des sapins. La froideur de cette vision est une douceur au regard. Elle m’attire. Je ne sens plus mes pieds qui se mettent en mouvement.

Fasciné par ce décor, hypnotisé, j’avance sans me rendre compte du danger de la montagne. Au départ du sentier, la largeur rassure. Puis, plus on avance plus la perspective se résume à un passage individuel. Ma tête est fixée sur ce chemin qui monte et me fait grimper de plus en plus difficilement. Ma concentration est obnubilée par cette ascension.

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© Kentin Spark

Pas à pas, je m’enfonce sur la piste enneigée sans un regard derrière moi. Je marche vers une victoire que je n’ai pas demandée mais qui m’est infligée par cette beauté. Je ne recule pas malgré la difficulté, comme si inconsciemment j’étais devenu un expert, un guide, mon guide.

Mes pieds sentent le froid les envahir. Pourtant ils transpirent d’envie d’aller plus loin encore. Mon corps tremble par le vent glacé qui me pénètre mais réchauffé par l’excitation que je transmets. Depuis presque une heure, je déambule sur ce chemin et le temps n’a aucun effet sur ma fatigue. J’ai deux fois la vingtaine, mais j’ai l’impression de n’en avoir que la moitié. Je l’écoute. Elle m’appelle.

« Monte et viens me voir. murmure t-elle. Viens voir l’immensité de la vue. Je te porterai sur mon flan ouest pour que mon point de vue embellisse davantage ce paysage splendide. »

Je ne dis mot. Ces paroles étanchent ma soif. La douceur de ces propos m’encourage. Mes empruntes laissées dans la neige se resserrent à cause de la dureté de la pente mais je continue de grimper. Mes poumons respirent sans un souffle de travers. Je me sens invincible, protégé par cette magnifique mère. Je me sens enfanté.

Soudain, ma chaussure droite glisse. La gauche la rattrape et la marche reprend. Je ne sais pas exactement le nombre de mètres ou de kilomètres parcourus. La forme indélébile que je ressens transporte la souffrance de mes membres. Je vois le bout. Il devient le départ. Encore quelques mètres et je serai au sommet, débarquant tel un roi.

Je domine. Je pleure quand enfin je viens m’asseoir face à ce spectacle de folie. Mon nerf optique imprime en détail cet endroit merveilleux. Je déguste après l’effort. Je suis heureux, peut-être le plus heureux ; un chanceux, mais la chance je l’ai prise par moi-même. Surélevé par mon hôte, je voyage dans le plaisir.

Soudain, je ne vois plus rien. Mon cœur s’emballe. Mon corps est fracassé dans tout les sens. La neige si belle soit-elle, me glace à son contact. Qu’est-ce qui m’arrive ? L’éternité me transperce de douleur. Je ne me dirige plus. Je tombe. Je tombe. Pourquoi ? J’étais bien, dans un rêve, dans mon rêve. Ma tête embrasse je ne sais quoi. Je dévale, je suis meurtri. Je ne sais pas ce qui m’arrive, je subis. Je dégringole comme un ballon que l’on jette en haut d’une pente.

Je ne peux freiner. Mes membres percutent, crient à la torture que les écorchures laissent par mon passage éclair. Je ne sens plus rien. Où suis-je ? Mort ? Je me retrouve empapilloté dans du coton. Je suis léger, comme en apesanteur. Je ne bouge plus. Je suis arrivé au point final de cette incroyable descente.

Quand j’ouvre les yeux avec beaucoup de mal, j’aperçois un voile blanc. Je sais maintenant que l’ange vient me chercher. Je sais que je vais changer de monde. Je suis mort. Je suis parti avec l’impression de savoir mieux que n’importe qui. Pas besoin d’équipement, la preuve j’ai atteint mon point final, mon but, sans encombre. Vaincre c’est réussir à son paroxysme.

Je suis vivant grâce à la volonté de quelques personnes formées par leur profession de sauveteur et leur connaissance du milieu. Le point final à cette histoire serait : « Mieux vaut rester sage dans ces capacités que se croire au point culminant de sa connerie. » Tout ça pour un pari d’ivrogne. Je suis vivant et je tiens à le rester, point final.

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2 commentaires pour Une phrase se termine d’un point, comme la vie au final

  1. Et la vie, c’est pas comme la phrase, y’ a pas de « . points de suspension » (au dessus du vide, ça serait louche !)

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